Un handicapé s'en prend aux passagers
De retour d'Osaka, je décide de prendre le métro et m'installe sur le quai près du wagon de tête.
C'est là que montent et descendent les personnes à mobilité réduite. L'usage veut que ces personnes se présentent au guichet. Un employé du métro les invite à prendre l'ascenseur en direction du quai pendant que lui-même va chercher la planche dépliable à poser entre le wagon et le quai. Cependant, ce soir, le passager est seul et doté d'un véhicule motorisé plus proche d'une voiture que d'une chaise roulante.
Comme la procédure "d'embarquement" est longue et que les portes se ferment assez rapidement, je m'engouffre dans le wagon avant même que le type n'ait le temps de faire avancer son 4 roues. Une fois dans le wagon, je me tourne vers lui pour voir comment les employés de la gare vont s'y prendre, mais personne ne vient.
Le type sort une planche dépliable de son sac et balance de lui-même la planche sur le bord du quai. Il lance son véhicule à l'intérieur pendant que dans le wagon, les passagers japonais se poussent imperceptiblement. (L'expression est impropre mais reflète bien les comportements de groupe au Japon : un élément étranger et intrusif fait son apparition et un espace vide se crée naturellement autour de lui). Les passagers font mine de n'avoir aucune réaction mais regardent constamment du côté de ce passager "différent".
Le signal de départ a sonné. Les portes sont grandes ouvertes. Le conducteur, qui pourrait voir la scène en tournant la tête, est toujours à son poste, et personne ne vient retirer la planche qui bloque le départ du train. Ni une ni deux, je retire la planche, et le train s'en va. Tout le monde me regarde plier la planche et la remettre à son propriétaire. Lui-même semble surpris. Quelques secondes passent, tout semble rentrer dans l'ordre, puis il se tourne vers moi avec un regard assez sévère et me demande : "pourquoi vous m'avez aidé ??"
Un peu surpris par la question, je réponds juste "il n'y a pas de raison particulière". En y réfléchissant un peu, je pense que ce sont des réflèxes de notre éducation. On nous apprend très jeune à céder notre place, à ouvrir des portes, à aider les personnes invalides. Je pensais juste que retirer la planche aiderait le schmilblic.
Là, il n'insiste pas et commence à mettre son véhicule en marche pour le mettre dans l'espace réservé aux handicaptés et c'est là que le show commence. Il se met à engueuler les 2 passagers debout à cet emplacement : un jeune homme et une jeune femme. Le jeune homme, pas très courageux, ne cherche pas à comprendre et va se cacher plus loin. La femme s'excuse platement avec un large sourire commerciale, offrant un ratelier de dent complet qui n'est pas sans rappeler le lapin de Donnie Darko.
Là, le gars en remet une couche : "vous vous excusez, c'est bien mais vous voyez pas l'indication handicapé ? Pourquoi vous venez vous mettre là alors que vous voyez bien que je monte dans le wagon ?? Personne se bouge, on doit toujours vous réveiller." Et là, il dit un truc incroyable : "c'est pour ça que je vous déteste, vous, les Japonais".
Je précise qu'il est lui aussi japonais. il continue un peu de sermonner la fille, qui elle affiche toujours son large sourire mais si on sent une certaine fébrilité chez elle puisqu'elle se fait afficher devant tout le wagon, qui feint l'indifférence. Elle a déjà commencé à changer de couleur. Le gars explique qu'il y a des "jôshiki" (évidences des choses à faire et à ne pas faire) et que tout le monde s'en fout...
Ensuite, le silence se fait, puis il se retourne vers moi et me demande depuis combien de temps je suis au Japon. Il me dit que je parle très bien japonais. La conversation s'arrête là : le métro s'arrête, nous descendons à la même station. Je quitte le wagon très vite avant qu'il puisse jeter sa planche. Rien ne se passe. Là, il lance son véhicule à fond, et passe du wagon au quai sans quelconque aide. Si c'était une voiture normale, je dirais que c'est le "Général Lee" du comté de Hazard. Je ne conseille pas aux handicapés de faire la même chose...
Une fois sorti, je constate que les gens du wagons regardent tous de notre côté et qu'ils osent enfin bavarder (jaser?)
Bref, un incident qui montre un gros problème en société japonaise. Autant on peut trouver des individus charmants, autant le groupe, lui est mou, indolent, peu réactif et insensible... Il est vrai que lorsque les places "prioritaires" ... ça manque clairement de réactivité de ce côté-là.
Mettez-vous accroupi en pleurnichant dans un couloir noir de monde du métro de Tokyo et vous serez contournés froidement jusqu'à ce qu'un employé vienne régler l'incident, alors qu'à Paris, un simple passager viendra rapidement s'enquérir de votre malheur. (hors SDF. Ceci est un autre problème)
